Lignes artistiques

Extraits d’un entretien entre Mireille Barlet, chorégraphe des Ballets Contemporains et Anne-Sophie Gosselin, Sociologue spécialiste des questions d’éducation et de la danse.

Premier Extrait : La danse contemporaine et les enfants

A.G. : A quel moment dans l’histoire de la danse, peut-on parler de danse contemporaine ? M.B. : La danse Contemporaine fait suite, à la danse Moderne, qui, dans les années 1920 à 1960 révolutionne les codes de la danse Classique. Cette page d'histoire permet aujourd'hui à la danse contemporaine d'exister et d'être en perpétuelle évolution avec le monde actuel.

A.G. : Qu’est ce qui la différencie des autres danses ? M.B. : La danse contemporaine se veut différente. Il est question de liberté, de nouveauté, de création et de recherche. Les principes fondamentaux de la danse contemporaine s'axent autour de l'expérimentation du Temps, de l'Énergie, du Poids, de l'Espace, de la Sensation.

A.G. : Est-ce un langage évident pour les enfants ? M.B : La danse transcende les mots, elle est un langage en elle-même. Elle ne narre pas une histoire. Elle suggère aux spectateurs des impressions, traduit des sentiments, des intentions, des idées. Par ailleurs, la musique, la lumière, le décor, les costumes situent cette danse dans un contexte.

A.G. : Quels conseils donneriez-vous à un enseignant pour préparer les enfants au spectacle ? M.B. : Avant le spectacle : La danse est présente à tout instant. Elle se révèle dans les images des magazines, le jeu des enfants, le déplacement des passants, le mouvement de la nature… Essayer de la voir et de la rencontrer, quel fascinant jeu de piste ! Après le spectacle : Retrouver les mouvements des danseurs, leurs émotions, leurs sensations. Inventer d’autres gestes, créer d’autres formes. Découvrir le plaisir de danser.
Deuxième extrait : Une compagnie d’enfants et après ?

Anne-Sophie GOSSELIN : Pourquoi une compagnie d’enfants ?

Mireille Barlet : Ma motivation première a été d’associer mon travail de pédagogue et de chorégraphe, ce qui, en France, est très délicat alors qu’aux Etats-Unis par exemple, beaucoup de chorégraphes en danse contemporaine sont aussi enseignants. Je suis partie de ce constat personnel parce que j’avais autant d’implication dans mon travail de création avec des danseurs professionnels que dans mon travail entre guillemets de créateur-enseignante avec des enfants. D’autant qu’ayant mené des expériences de créations avec des enfants, il y avait de vraies envies et de fortes demandes d’aller plus loin en approfondissant cette démarche de création qui mène à la scène en dépassant ce cloisonnement.

A.G. : Quelle est la finalité envisagée ?

M.B ; J’ai eu le désir de créer une sorte de « laboratoire » au sein duquel s'essaient de nouvelles relations de nos sociétés à son enfance. L’expérience intime vécue par chaque danseur de la compagnie l'engage profondément dans la construction de son rapport à lui-même, en particulier à son corps mais pas seulement, aussi dans son rapport aux autres, et donc à l’ensemble de la société.

A.G. : Quels sont les moyens mis en œuvre ?

M.B : Trois points me paraissent essentiels : Tout d’abord, le processus de construction de soi et de son rapport au corps à travers l’expression chorégraphique est au cœur de l’expérience socialisatrice de la compagnie.

Ensuite, les valeurs transmises et intériorisées par les jeunes (créativité, responsabilité, engagement, rigueur, etc.) ont une importance capitale dans la formation de l’individu, au-delà de la danse et de la compagnie. Enfin, l’expérience de la scène représente à la fois le symbole d’une appartenance communautaire et donc solidaire mais aussi l’apogée du processus d’expression individuelle.

Je pense qu’il est nécessaire de décloisonner d’un côté l’artistique, de l’autre l’éducatif et d’affirmer l’intérêt du mélange.

La dimension citoyenne de l’apprentissage dans cette compagnie lui donne une importance politique au sens 1er du terme, à savoir celui de la vie de la cité. La passion pour la danse qui ressort de la parole des danseurs et que j’ai identifiée, dans l’ensemble de mes recherches sur les compagnies d’enfants, comme étant « un rêve de danse » nourrit durablement ce que l’on pourrait appeler un « rêve citoyen », celui d’un monde où il est nécessaire de s’exprimer, donc de s’engager en tant qu’acteur dans une société donnée.